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Critiques Express

Vengeance Of A Snowgirl    (1971)
 Une jeune fille handicapée (Li Ching) vole à un artiste martial durant son sommeil l’un des gants de son arme fameuse, les griffes dorées, puis cherche à le revendre le lendemain. Les serviteurs de l’homme spolié ayant eu vent de cette vente exceptionnelle, l’accusent d’être la voleuse, ce qu’elle dément, et se propose de négocier le prix du gant. Il s’agissait pour elle d’un prétexte pour réunir quatre artistes martiaux réputés qu’elle veut tuer, car ils ont chacun participé au meurtre de ses parents, et sont responsables de son handicap. La jeune femme est également en possession d’une épée sacrée, l’épée du Phénix de Jade, que les quatre hommes convoitaient des années auparavant. L’un des quatre (Tien Feng) qui s’avère être le plus noble, cherche à s’amender de sa dette et à lui expliquer les circonstances de la mort de ses parents, en proposant à l’héroïne de l’aider à la guérir. Un de ses fils (Yueh Hua), qui est tombé amoureux d’elle entre temps, va la suivre au Mont Enneigé où se trouverait une source miraculeuse capable de rendre la mobilité des jambes de la fille handicapée. Mais cette dernière leur a juré d’aller jusqu’au bout de sa vengeance, même si elle guerissait.

 Dernier film de Lo Wei à la Shaw Brothers, l’œuvre aurait aussi du être la dernière de Cheng Pei-pei l‘année suivant "l’Ombre du Fouet", mais ayant préféré tourner "les Griffes de Jade" avec Ho Meng-hua, elle délaissa le rôle à Li Ching, la Baby Queen du studio. Cette dernière est souvent apparue dans des wu xia pian majeurs de la Shaw Bros. ("La Rage du Tigre", "Les 14 Amazones", "Le Complot des Clans"), mais on ne peut la considérer comme une des grandes dames de l’épée, à la façon d’une Cheng Pei-pei, d’une Shih Szu ou d’une Hsu Feng, car elle était plutôt réduite au rôle de groupie du héros masculin (Lei Li, Chu Liu-xiang), ou complétait un casting de stars. Choisie par défaut, Li Ching trouve pourtant l’un de ses meilleurs rôles, et prouve qu’à l’instar de ses aînées, elle pouvait parfaitement porter un film de cape et d’épée sur ses épaules. On ne peut que regretter qu’elle fut si souvent employée dans des rôles de baby-queen dans des mélos trop sucrés, où on lui demandait surtout de jouer les filles mignonnes, sans la moindre ambigüité.

"Vengeance of a Snowgirl" peut se lire comme une sorte de "Beyond Hypothermia" avant l’heure, car comme dans le polar/mélo produit par Johnnie To 25 ans plus tard, il conte l’histoire d’une femme froide au sens propre comme figuré, qui va être progressivement réchauffée par l’amour, mais au moment de le trouver, sa vie s’achèvera dans la mort (et la froideur littérale). Le handicap de l’héroïne vient du fait que le jour de la mort de ses parent, elle était enfant cachée avec l’épée tant convoitée dans une grotte, ses jambes dans une source d’eau glacée, ce qui les a paralysées. Tien Feng, au contraire de ses trois complices, cherchera à faire disparaître sa détermination haineuse (d’où l’importance du personnage de son fils amoureux) et à l’aider à surmonter son handicap, une source miraculeuse pouvant les réchauffer.

Si la figure du héros masculin handicapé est courante dans le film de cape et d’épée chinois et japonais, son homologue féminin est quasi inexistant, car pas assez glamour. On peut admettre l’idée d’un héros peu attirant physiquement, maigrichon, handicapé, et surmontant tous les obstacles (tel Jimmy Wang Yu), l’héroïne martiale doit toujours être très belle et apprêtée, d’où ces quantités de films old school où les actrices ont des chignons incroyablement élaborés, même dans les scènes de combat ("Seven Swords" doit être l‘un des rares wu xia où l’héroïne martiale n‘est pas apprêtée). La femme handicapée a plus sa place dans les mélos transformistes à oscar, que dans le cinéma d’action. Le seul autre exemple célèbre de wu xia présentant une héroïne handicapée est le petit classique de Wu Ma, "The Deaf and Mute Heroine", jouée par Helen Ma.

Li Ching étonne dans la première partie du film, car le spectateur habitué à ses minauderies, ne soupçonnait sans doute pas qu’elle pouvait jouer le rôle d’une femme vengeresse aussi déterminée. Dans la scène où elle indique à l’un des fils de Tien Feng qu’elle a tué son oncle, et que son père est le prochain sur sa liste, elle fait passer un éclair de folie dans son regard, le tout avec un large sourire. Bien évidemment, il faut faire fi des approximations de l’époque : Li Ching est handicapée, mais peut voler ou monter à cheval (son kung-fu le lui permet), Lo Wei laisse des plans au montage où elle peut plier les jambes, alors qu’une minute plus tôt elle s’excusait devant un prince de ne pouvoir s’agenouiller.

Tout comme Helen Ma se servait de miroirs pour compenser sa surdité dans les scènes de combat, Li Ching cache l’épée du Phenix de Jade dans une de ses béquilles, qui lui servent d’appui au combat. Cependant, d’un point de vue martial, on ne trouve pas l’aspect pédagogique des films de héros masculins handicapés, expliquant au spectateur comment il va compenser son handicap ; comme dans le film de Wu Ma, les capacités martiales de l’orpheline handicapée ne sont pas expliquées (même si Li Ching évoque le nom d‘un maître), le spectateur se dit juste que c’est sa détermination dans un monde hostile qui l’ont rendue forte.

Dans la deuxième partie du film, elle joue dans un registre plus habituel, correspondant au dégèlement de l’héroïne, progressivement touchée par l’intégrité et l’amour de Yueh Hua. Ainsi, la fin ne propose pas de climax vengeur comme la plupart des films d’arts martiaux, mais verse dans le mélodrame féminin sacrificiel (Li Ching ayant été une Reine du mélo avec des films comme "Susanna"). Bien évidemment, comparée à l’héroïne de "Kill Bill" (qui ne renonce jamais à sa vengeance, malgré les larmes), le spectateur actuel peut trouver l’héroïne trop archétypale, mais l’histoire met nettement l’accent sur l’idée de dégèlement, et non sur un quelconque suspens vis-à-vis de la vengeance servant de point de départ.

L’absence totale de style personnel de Lo Wei est compensée par un scénario riche, mêlant arts martiaux, fantastique et mélodrame (Ni Kuang y participe), ce qui fait de ce film l‘un des meilleurs de son réalisateur. Il aurait pu être un grand classique aux mains d’un réalisateur plus ambitieux, qui aurait exploité l’idée de dégèlement avec un sens plus baroque, plus d’audace, ce qui aurait compensé le côté kitsch de la statue humaine de glace et des décors des endroits clés (le volcan, et surtout la source pouvant guérir les jambes de l‘héroïne). C‘est un reproche analogue que certains faisaient à "Beyond Hypothermia", trouvant que la très belle idée de température corporelle inférieure à la normale n’était pas exploitée à fonds.

En résumé, un wu xia pian féminin old school de très bonne facture, on se dit que Cheng Pei-pei avait eu moins de flair de préférer tourner "L'Ombre du fouet" (sur les deux projets que lui avait proposés Lo Wei), mais l’œuvre nous permet de voir une Li Ching inédite.
Anne Saïdi 8/29/2008 - haut

Dragon Swamp    (1969)
 Le Prélude se déroule 20 ans en arrière : l’épée du Dragon de Jade réputée dotée de facultés exceptionnelles, mais aussi portant les germes d’une malédiction, est volée par Fan Ying, la disciple d’un célèbre clan taoïste, pour le compte de son époux. Ce dernier s’étant enfui avec leur fils, Fan Ying est retrouvée par son Maître, qui a récupéré l’épée, et condamnée à l’exil au domaine fantastique du Marais du Dragon, puis séparée de sa fille. 20 ans plus tard, la fille, élevée par les taoïstes dans l’ignorance du passé de ses parents, a grandit et l’épée est à nouveau volée. Elle part à sa recherche et est aidée par un Chevalier Errant, frappé par la ressemblance avec sa mère, qu’il a autrefois aimée. Leurs aventures les mèneront au Marais du Dragon, mais aussi à de tragiques retrouvailles familiales.

 Avant d’être labellisé "Pygmalion" de Bruce Lee et de Jackie Chan à la Golden Harvest (ce que ses détracteurs lui contestent fortement), Lo Wei fut un réalisateur prisé à la Shaw Brothers, spécialisé dans le wu xia pian féminin, et on peut considérer que cette partie de sa carrière comme celle de ses meilleurs films. Il tourna une poignée de films avec LA star du genre, Cheng Pei-pei, cimentant son statut de première épéiste des années 60.

"The Dragon Swamp" appartient à la veine des wu xia fantastiques (comme le sera "Vengeance of a Snowgirl" du même Lo Wei), et si la langue utilisée n’était pas le mandarin, on aurait l’impression de voir une réactualisation du wu xia cantonais, même s’il ne verse pas dans l’abus de super pouvoirs (façon "Buddha's Palm"). La partie fantastique concerne surtout les scènes au Marais du Dragon, avec les effets spéciaux kitsch d’époque que cela implique, et on se dit que Tsui Hark a forcément vu "The Dragon Swamp" quand il réalisa "Green Snake". En effet, le Marais est un bastion féminin gardé par des créatures reptiliennes, et on trouve parmi les décors, des champs de nénuphars, rappelant la demeure des deux femmes-serpent de "Green Snake". Bien évidemment, Lo Wei est un réalisateur sans envergure ni style personnel, et on ne retrouve pas le travail sur les filtres et les couleurs qui feront le charme du film de Tsui Hark. Il ne se foule pas non plus pour donner un aspect brumeux et onirique à ces scènes, comme l’aurait fait Chu Yuan par exemple, d’où l’aspect kitsch de l’ensemble.

Cheng Pei-pei joue ici deux rôles, la mère et la fille. Si dans le costume de la mère, on retrouve l’actrice racée et charismatique que l’on connaît, c’est dans le costume de la fille qu'elle a tendance à en faire un peu trop, jouant à la Shih Szu (ou Li Ching) première manière, avec toutes les minauderies que cela implique. Ce n’est pas très subtil, mais le fait de faire jouer les deux personnages par la même actrice était justifié par le scénario : c’est par sa ressemblance avec sa mère qu’elle sera repérée par l’ancien amant de celle-ci, et le voleur de l’épée. A ses côtés, on retrouve ses partenaires masculins habituels, Yueh Hua en chevalier servant et Lo Lieh en voleur. Cependant, la gestion du récit n’est pas optimale, Yueh Hua qui donnait l’impression d’être un personnage aussi important que le Chat Ivre de "l’Hirondelle d’Or", disparaît du récit pendant près d’une demi-heure, pour mourir peu de temps après.

La chorégraphie est plutôt bonne pour l’époque, même si on peut déplorer certaines accélérations pour donner un dynamisme artificiel aux joutes à l’épée, accélérations qui ne sont pas aussi exagérées que chez Yuen Woo-ping, mais qui donnent l’impression qu’on est parfois devant un film muet.

Un wu xia pian avec Cheng Pei-pei post-Hirondelle d’Or sans scène d’auberge ne serait pas, et on retrouve la confrontation type, qui est sans doute la meilleure scène du film. L’héroïne, dans son chemin, rencontre un mendiant, un pêcheur et un bûcheron et leur demande son chemin, et les retrouvera chacun à l’auberge où elle s’est arrêtée, puis comprendra que les hommes rencontrés en route sont ses ennemis. Lo Wei n’a certes pas la maestria de stratège de King Hu, mais la scène est enlevée et dynamique.

La fin du film verse dans le mélodrame familial, illustrant la malédiction de l’épée, dont le mythe est de diviser la famille de ceux qui ont tenté de se l’approprier par la force. D’ailleurs, le prêtre taoïste l’avait comparée aux divisions religieuses des bouddhistes et des taoïstes, qui ont portant une source commune.

En résumé, un véhicule sympathique pour l’actrice, réalisé par un metteur en scène sans génie certes, mais qui mérite le coup d’œil pour ses admirateurs. En tout cas meilleur que "L'ombre du fouet", si on est indulgent devant les effets spéciaux primitifs.
Anne Saïdi 8/27/2008 - haut

Rescue    (1971)
 Shih Szu fait partie d’un groupe de patriotes hans qui va tenter de sauver leur Premier Ministre Wen (Fang Mien), prisonnier des Tartares. Lo Lieh, un aventurier, va les aider également. Ce que les héros ne savent pas, c’est que Wen dans sa prison a été substitué à une doublure par leurs ennemis afin de les piéger.

 Chronologiquement, premier des 3 wu xia que tourna le réalisateur San Kong avec le couple Lo Lieh/Shih Szu (avant "Heroes of Sung" et "Lady of the Law") formé par la Shaw Brothers pour surfer sur le succès des "Griffes de Jade". "The Rescue" est très nettement influencé par le style de Chang Cheh, que ce soit dans la violence (victime criblée de lances, coupée en deux, ou l’arme de Lo Lieh - une hache reliée à une chaîne comme celle de Lau Kar Leung dans "Le Bras de la Vengeance") ou le sacrifice finalement inutile (l’épilogue final). Le réalisateur n’ayant pas de style personnel, il ne transcende pas les mises en scène de ses morts comme le faisait Chang Cheh, mais livre un wu xia pian divertissant, à défaut d’être original.

Le scénario est tout ce qu’il y a de plus classique, avec certaines invraisemblances comme l’idée des doublures réutilisée en tout 3 fois ; si la première sert de point de départ crédible, le fait qu’un des méchants ressemble comme par hasard trait pour trait à l’un des bons Hans et pourra les infiltrer est une facilité scénaristique un peu trop grosse, de même que la volte-face du personnage de Bolo Yeung comme dans les "14 Amazones", une montagne de muscles mongole cruelle, du moins au début du film.

Shih Szu étant encore une débutante (2ème ou 3ème film), son jeu s’en ressent fortement. Ses mimiques boudeuses et son immaturité passaient bien pour son personnage des "Griffes de Jade" car elle jouait une aspirante disciple encore adolescente. Ici, elle est sensée jouer une patriote à tendance suicidaire, mais il suffit de comparer son interprétation à celle de "The Flying Guillotine 2" (un film à la structure quasiment analogue) 7 ans plus tard, pour mesurer le chemin qu’elle a parcouru au niveau de son jeu. C’est surtout les scènes où le personnage de Lo Lieh tente de la séduire, ou celle où elle se trouve cachée dans un bordel, qu’elle est particulièrement irritante. Lo Lieh quant à lui est toujours égal à lui-même, et ne joue pas les preux chevaliers servants, mais plutôt un personnage frivole et individualiste, détaché des valeurs ou du côté suicidaire de ses compatriotes qu‘il observe avec détachement, même s’il finit par se ranger de leur côté (plus par désir pour sa partenaire que par conviction personnelle). Un réalisateur plus concerné par ses personnages n’aurait pas manquer d’opposer ces valeurs, d’ailleurs la fin du film lorgne vers l’inanité des idéaux des héros, vu que les sacrifices, soulignés par un chant patriote final façon "Les 14 Amazones", s’avèrent inutiles.

En ce qui concerne la partie chorégraphique assurée par Tang Chia et Yuen Cheung-yan, elle ne fait pas seulement étalage de joutes aux armes blanches, mais aussi un peu de combats à mains nues (essentiellement Lo Lieh VS Bolo Yeung). Cependant, le film est très ancré dans son époque, avec la présence de gros câbles permettant aux personnages de faire des bons de 100 mètres. D’ailleurs, les joutes old school seraient tout à fait appréciables aujourd’hui (Shih Szu fait même preuve d’un certain dynamisme) si elles n’étaient pas continuellement entrecoupées par ces sauts surhumains. La même année, un certain Bruce Lee démodera ce style avec l’apport que l’on sait.

En résumé, un film inférieur à "Heroes of Sung" ou "Lady of the Law", mais de bonne facture, à voir surtout pour les inconditionnels de Lo Lieh.
Anne Saïdi 8/26/2008 - haut

Ghost Snatchers    (1986)
 Un général de l'armée japonaise hante un building hongkongais situé sur un ancien camp militaire nippon. Son objectif, s'emparer de l'âme d'innocents afin de se réincarner et faire triompher sa défunte armée.
Fan Pien Chou (Stanley Fung Shui Fan) et Chu Hsi (Wong Jing), deux gardiens de nuit travaillant dans l'immeuble, vont se mettre malgré eux en travers de la route du fantôme...


 L’année 1986 est celle de la mutation pour le réalisateur hongkongais Nam Nai Choi. Après un début de carrière plutôt sage en tant que directeur de la photographie au sein de la vénérable Shaw Brothers, puis, toujours chez elle, ses premières œuvres de metteur en scène (trois drames mâtinés de polar et une comédie), il fait véritablement son entrée dans le monde de la série B avec deux films sortis à l’automne, à seulement un mois d’intervalle. Le plus connu et le plus réussi est sans conteste The Seventh Curse, curieux mélange de film d’aventures (tendance Indiana Jones) et d’horreur décalée (tendance Army Of Darkness), agrémenté de touches gentiment licencieuses. Sorti le deuxième, il s’avèrera être un beau succès au box office local (10,2 millions de dollars HK de recettes). Mais le film qui marquera son intronisation dans le genre qui fera sa « gloire » restera The Ghost Snatchers qui, pour sa part, atteindra le très honorable score de 6,2 millions de dollars HK de recettes.

Tout commence lors d’une réception dans les hauteurs d’un building hongkongais. Les invités trinquent, discutent, plaisantent, pendant qu’une belle jeune femme (Chui Suk Woon) se rend aux toilettes. Elle n’y trouvera pas que des commodités destinées à satisfaire une envie naturelle, mais également une porte vers ce qui semble être un enfer peuplé de bras qui n’auront de cesse de la palper… jusqu’à déchirer ses vêtements. Une main géante s’empare soudainement d’elle, un cri retenti et elle réapparaît alors que tous les convives sont massés à la porte des toilettes. Le démon, un officier japonais tué lors de la Seconde Guerre Mondiale, a trouvé son succube qui aura pour charge de lui fournir des âmes grâce auxquelles il pourra se réincarner, lui et son armée. Mais c’est sans compter la présence sur les lieux de deux sympathiques gardiens de nuit, Fan Pien Chou (Stanley Fung) et Chu Hsi (Wong Jing), flanqués de leurs petites amies respectives, la voyante Ling (Joyce Mina Godenzi) et sa sœur Hsueh (Joey Wong), qui ne vont pas s’économiser dans leur lutte contre les forces du mal.

Premier film de Nam Nai Choi à être réalisé hors de la Shaw Brothers, The Ghost Snatchers n’est pas sans rappeler un désormais classique du cinéma fantastique hongkongais, The Imp, sorti 5 ans auparavant. Dennis Yu y décrivait les déboires d’un veilleur de nuit chargé de travailler dans un building hanté. Alors que ce film était résolument sérieux, le futur réalisateur de Cat décidait, au contraire, de faire de ce récit étouffant une comédie au sein de laquelle se croiseraient des fantômes de soldats japonais, des mafieux, des exorcistes, des zombies, de belles jeunes femmes et de bien curieuses créatures fantastiques. Dès lors, Nam Nai Choi accumule des scènes que d’aucuns qualifieraient d’anthologie tant elles sont uniques, décalées et stupéfiantes, passant de l’horreur quasi gore à la franche rigolade : des toilettes qui mènent une jeune femme (Chui Suk Woon) directement en enfer, une partie de cartes avec le dieu du jeu (plus proche de l’extra-terrestre pour enfants Alf que de Chow Yun Fat !), une séance de cinéma au milieu d’une foule de morts-vivants, un parking hanté, une dégustation d’insectes, une télévision sur pattes, un combat contre un squelette aux coups bien vicieux, un chef de triade (Michael Chan Wai Man) qui vous prête de l’argent à votre insu, une oraison funèbre au cours de laquelle l’orateur (Stanley Fung) a du mal à garder son sérieux…
Pour ces scènes de haut vol, Nam Nai Choi s’appuie sur des comédiens rompus à ce type d’outrances et sur des gueules inoubliables : Wong Jing, qui ne s’était pas encore spécialisé dans la gaudriole, Stanley Fung, en pleine période Lucky Stars, Charlie Cho, future star de la catégorie III érotique, Ma Chao, un des grands loucheurs de Hong Kong, Michael Chan Wai Man, la star chef de triade par excellence, ou même Wong Yat Fei, un des acteurs fétiches de Stephen Chow. Côté féminin, le casting est de première classe avec la belle Joey Wong, Joyce Mina "Madame Sammo Hung" Godenzi et la rare Chui Suk Woon.

Ghost Snatchers est un film d’horreur pour rire, qui s’assume comme tel, et est, pour cela, digne d’éloge. C’est une sorte de petit classique de l’âge d’or du cinéma hongkongais, une période au cours de laquelle les films étaient réalisés à vitesse grand V et n’hésitaient pas à brasser vedettes et genres pour le plus grand plaisir des spectateurs.
David-Olivier Vidouze 8/7/2008 - haut

Black Lizard    (1981)
 Le Chevalier Long (Derek Yee) fête ses fiançailles en compagnie de sa future belle famille. Cependant, le même soir, un mystérieux personnage lui annonce le retour du Lézard Noir, une créature fantastique qui réapparaît tous les 3 ans pour tuer une personne vivant près du Lac du Lézard, et que sa prochaine victime serait sa fiancée (Helen Poon Bing Seung). D’étranges évènements surviennent : l’apparition d’un diable rouge, une réplique de sa fiancée en bois, le fantôme de sa belle tante morte à cause du Lézard Noir deux ans plus tôt, des meurtres suspects… Long va faire équipe avec un policier (Sun Chien) pour y voir plus clair.

 Clarifions-le tout de suite, "The Black Lizard" n’a rien à voir avec "The Lizard", le film tourné par Chu Yuan au début des années 70 avec déjà Yueh Hua. Le réalisateur retrouve Derek Yee dans une œuvre qui dans ses 40 premières minutes environ, s’apparente aux premiers Ghost Kung Fu Comedies produits par Sammo Hung ("The Dead and the Deadly", "L’Exorciste Chinois"), mais sans l’humour ni les sortilèges taoïstes. Cette première partie tournant autour de la Légende du Lézard Noir est peu passionnante, et malgré les décors et les intérieurs comme toujours très soignés, échoue dans la mise en scène d’une atmosphère vraiment oppressante, en tombant parfois dans le kitsch, avec des effets naïfs comme les éclairages en vert fluo (pour souligner l’apparition des fantômes) et surtout le Lézard Noir du titre (qui est un animal, et non le surnom d‘un personnage), montrant que Tsui Hark n’avait pas le monopole des apparitions de bestioles reptiliennes en caoutchouc. Un plan rappellerait presque celui du "Eraserhead" de Lynch, celui où la tête de Jack Nance est échangée par celle du bébé monstrueux sur son corps (la tête du Lézard sur un corps d’homme en costume) s’il n’était pas aussi kitsch. Pour les Ghost Kung Fu Comedies citées plus haut, on pardonne aisément les effets spéciaux artisanaux et les kitcheries à cause de l’humour et de leur budget réduit, mais moins chez un réalisateur connu pour son raffinement visuel.
On se dit qu’on est devant un Chu Yuan vraiment mineur et à se demander ce qu’il lui a pris de filmer une histoire de reptile aussi ridicule, quand on commence à comprendre que le véritable sujet du film est la future belle famille de Derek Yee. Son personnage se montre incrédule face à cette légende, qui sera effectivement désacralisée assez vite. La première partie n’était effectivement pas prenante ni crédible car elle était elle-même fausse dans le scénario, et non due à une baisse de régime du réalisateur.

Dans sa deuxième partie du film, qui devient beaucoup plus intéressant, on retrouve tous les thèmes chers à Chu Yuan dans ses wu xia pian luxueux : la manipulation, les rivalités claniques, la traîtrise, les coups de théâtre, les faux semblants, les maisons gigognes, les identités multiples, l’empoisonnement, etc, sauf qu‘ici, c‘est moins le monde des arts martiaux qu‘il démystifie qu‘une famille en apparence très aimante et unie, dont les secrets seront mis à nu progressivement (infanticide, adultère, bébés échangés, enfants cachés). Ce basculement vers le rationnel aurait pu être décevant quand on est sensible à l‘enchantement typique du réalisateur, mais il le contourne en concentrant son film sur les secrets inavoués d’une même famille. Et à la toute fin, fidèle à sa réputation de metteur en scène de rebondissements jusqu‘à plus soif, Chu Yuan procède à un retour du surnaturel, une fois que le spectateur a complètement oublié la légende du Lézard Noir en caoutchouc (qui était un coup monté), par une scène vraisemblable de malédiction du lézard en forme de « Justice Divine », où on retrouve son sens du baroque. La dernière partie du film est également propice à quelques belles idées chuyuanesques, comme par exemple la scène où le véritable méchant de l’histoire, qui a basculé dans la folie, déterre une morte pour la poser sur une balançoire grinçante, beau moment de poésie macabre.

Les combats à l’épée sont de très bonne facture, surtout le duel à trois à la toute fin. Derek Yee avait pris de la bouteille depuis ses débuts et se montre habile bretteur associé à Sun Chien.

En conclusion, un film qu’on pourra juger mineur si on le compare aux luxueuses adaptations de Gu Long, mais qui mérite vraiment le coup d’œil.
Anne Saïdi 8/3/2008 - haut

Perils Of The Sentimental Swordsman    (1982)
 Après avoir tenté d’assassiner le 8ème Prince de la Cour, Chu Liu-xiang (Ti Lung) doit s’enfuir au repère d’une mystérieuse Ile du Village Fantôme, où se trouvent plusieurs criminels recherchés, et dont le chef, un certain Vieux Faucon, serait lui-même un fantôme.

 En dépit de son titre anglais "Perils of the Sentimental Swordsman", le film n’est pas du tout affilié à la série des Li Xun-huan ("The Sentimental Swordsman" et "Return of the Sentimental Swordsman"), mais celle des Chu Liu-xiang (le héros du "Complot des Clans" et de "l’Ile de la Bête") comme l’annonce clairement le titre chinois. Même dans son apparence, le héros pouvait porter à confusion car Ti Lung ne porte pas son costume rouge et noir des films précédents axés sur Chu Liu-xiang, et se bat majoritairement avec un éventail (qui faisait aussi partie de la panoplie de Li Xun-huan, qui s‘en servait pour cacher ses poignards volants). Pourtant "Perils of the Sentimental Swordsman" est la suite directe des 2 précédents films, car Chu Liu-xiang aura, entre autres, affaire à la sœur du personnage de Betty Pei du "Complot des Clans", et à un allié du méchant final de "l’Ile de la Bête".

La début du film nous conforte dans l’impression qu’on ait du mal à reconnaître Chu Liu-xiang, tout d’abord dans la tentative de meurtre du début : Chu Liu-xiang était considéré comme un héros du bon côté de la Loi (à la limite, la tentative de meurtre d‘un Prince venant de sa part pourrait se tenir si le Prince était un tyran, ou si la suite du film revenait sur des mobiles plus cachés), et surtout le fait qu’il rate son coup en se faisant avoir (le personnage était toujours montré comme plus malin que les autres). De plus, ce n’est pas le même comédien de doublage qui double Ti Lung en mandarin, on ne retrouve pas vraiment sa diction classieuse.

Si on est habitué aux œuvres de Chu Yuan, on soupçonnera assez vite le coup de la mise en scène dans la réalisation : le Prince avait mis en scène sa mort pour confondre Chu Liu-xiang devant le reste de la Cour, mais en réalité ce dernier travaillait pour lui depuis le début, pour avoir une raison valable de s’exiler sur le Village Fantôme. Chu Liu-xiang, ayant un contrat sur sa tête, peut donc s’y infiltrer, et apprend qu’un coup d’état s’y prépare. Tout en faisant mine d’aider les membres de cette île à organiser le meurtre du Prince qu‘il avait loupé, il va chercher à démasquer l’identité de leur commanditaire.

La grande partie du film se déroule sur cette Ile repère de brigands, dont l’idée rappelle d’autres mystérieuses forteresses comme l’Ile de la Chauve-souris ("L’Ile de la Bête"), pour le côté insulaire, ou la réplique en miniatures d’un paradis des grands artistes martiaux ("Swordsman and Enchantress"), pour le côté basculement dans le fantastique. Si l’idée de « fantômes » (les brigands se présentent comme tels, même s’ils ne sont pas réellement, sauf peut être le Vieux Faucon) est très chuyuanesque dans l’esprit, et aurait pu lui permettre d’exploiter à nouveau son sens si typique du gothique chinois, malheureusement au lieu du merveilleux, on se trouve souvent devant une ambiance de Ghost Kung Fu Comedy prétexte à des scènes comiques pas spécialement fines ni drôles (les paris ratés du personnage de Lo Lieh, qui finissent en strip-tease des perdants), ou des scènes de frayeur « naïves » (le même Lo Lieh qui se fait voler son poulet par un fantôme). Comme certains passages de "L’Ile de la Bête", on tombe parfois dans le kitsch, pas spécialement à cause des décors, mais des pouvoirs de certains personnages (type bâtons à trois branches = bâtons de dynamite, ou le pouce de fer). En comparaison, l’épisode de la forteresse miniature de "Swordsman and Enchantress", qui même si elle n’était pas exploitée dans un but plus métaphorique, est mieux géré car avant d’en donner une conclusion tout à fait rationnelle (et pour le coup « décevante »), Chu Yuan réussissait à donner l’impression que le temps s‘y déroulait différemment par l'ambiance qu'il met en place.
Avec "Perils of the Sentimental Swordsman", on se retrouve certes avec une intrigue à tiroirs, des chausse-trappes au sens propre comme figuré, mais les rebondissements sont ennuyeux et l’intrigue est délestée de toute l’atmosphère envoûtante et prenante qui faisait le sel du "Complot des Clans".
Par contre, les combats sont bons, supérieurs à ceux des précédents films axés sur Chu Liu-xiang, et Yuen Tak ou Yuen Wah ont du y participer. Même si on n’est pas au niveau de la folie inventive des films du duo Yuen Tak/Lu Chun-ku (tels que "The Master"), c’est dans le même style. De plus, ils permettent de mettre à nouveau en valeur l’aisance technique de Ti Lung dans le maniement de l’éventail.
On regarde rarement des films de Chu Yuan pour ses combats, et pour une fois qu’ils sont meilleurs que dans ses autres films, ça ne rend pas le film mémorable, car ils ne sont pas encore assez fous ; ainsi on se souviendra mieux des films des Lu Chun-ku malgré leurs scénarios improbables et la présence de kitcheries aussi délirantes que la technique du ver à soie ou les épées jumelles laser. Chu Yuan est grand quand son sens du baroque est merveilleusement mis en scène et que l’adaptation des scénarios de Gu Long est adroite, mais une fois que de bons combats sont intégrés à une intrigue peu passionnante, on s’ennuie.

En résumé, sans doute le film de trop pour les aventures de Chu Liu-xiang, un divertissement honnête, mais qui témoigne tout de même de l’essoufflement du réalisateur dans l’adaptation des œuvres de Gu Long.
Anne Saïdi 8/3/2008 - haut

Pursuit Of Vengeance    (1977)
 La Wan Da School invite 6 épéïstes réputés dans son domaine, dont Fu Hong-xue (Ti Lung) dont la main a été plus ou moins forcée, afin de faire la lumière sur les circonstances du décès du Héros Bai survenue une vingtaine d'années plus tôt. Bai était le fondateur d'une ancienne école martiale qui a été anéantie, et avait un fils qui doit revenir pour le venger. Un certain assassin surnommé "1000 Visages" semblent tirer les ficelles de cette histoire.

 Après la réussite tant critique que commerciale du remarquable "Le Sabre Infernal", il était plus que tentant de refaire un film avec le personnage de Fu Hong-xue joué par Ti Lung, armé de son iconique épée tournoyante, c’est ce à quoi s’attelle Chu Yuan l’année suivante, avec dans un premier temps, le caméo de son comédien fétiche dans "Death Duel" où le personnage de Derek Yee rencontrait Fu Hung-xue, dans une œuvre qui traitait de l’impossibilité pour un artiste martial renommé d’échapper aux lois du Jiang Hu, et ce "Pursuit of Vengeance".
Fu Hong-xue est avec Chu liu-xiang et Li Xunhuan (le "Sentimental Swordsman") l’un des plus beaux personnages de Ti Lung et du wu xia pian en général, et ces trois héros légendaires, aux caractères pourtant très différents (témoignant de la grande palette de jeu de leur interprète), ont tous la même origine littéraire (Gu Long) et ont chacun eu droit à au moins 2 films par Chu Yuan.
Dans "Le Sabre Infernal", le spectateur avait peu d’information sur le héros mis à part sa réputation. Le personnage était clairement inspiré des personnages monolithiques de Clint Eastwood chez Sergio Leone jusque dans l‘aspect visuel (barbe de 4 jours, poncho), mutique, mystérieux, sans attaches et invincible.
"Pursuit of Vengeance" s’attache à le dévoiler et fait la lumière sur son passé.
Le film s’ouvre sur un Ti Lung marchant dans un décor montagnard enneigé, cette marche étant mise en parallèle avec des scènes d’un ancien combat en flash-back.
On suit Fu Hong-xue qui rencontre le personnage de Tony Liu, et est invité, avec 4 autres hommes, par le chef d’une école très réputée, la Wan Da School. Le patriarche a invité ces 6 hommes car étant nouveaux dans la ville, il pense que l’un d’entre eux va chercher à le tuer. Commence alors une intrigue à la Agatha Christie, où un meurtrier potentiel s’est infiltré dans un groupe et doit être démasqué par les héros. Au dessus d'eux, plane l'ombre d'un certain "1000 Visages", ce qui comme son nom l'indique, est gage d'identités multiples ou incertaines. On apprend progressivement l’origine de ce domaine qui s’est bâti sur les cendres d’une ancienne école, dont le Maître a été la victime d’un meurtre orchestré par une vingtaine de ses proches (correspondant au flashback du début). 7 des tueurs ont pu échapper aux coups de leur victime et se sont enfuis, et la légende dit que le fils du Maître réapparaîtra armé de son sabre 20 ans plus tard pour les tuer.
Du fait de la scène d’introduction, on devine très vite que le fils en question est Fu Hong-xue (tout comme les sous-titres qui nous précisent le jeu de mots Hong-xue/Neige rouge), et les fans du personnage introduit dans "Le Sabre Infernal" seront d’autant plus ravis de voir un film qui lui est consacré ; on peut considérer "Pursuit of Vengeance" comme une préquelle (ou une suite) même si on retrouve au casting Lo Lieh, Norman Chu ou Fan Mei-sheng (morts dans le film précédent, mais ici ils ne reprennent pas du tout les mêmes personnages). Le problème des suites c’est l’inévitable comparaison avec l’œuvre d’origine et autant le dire tout de suite "Pursuit of Vengeance", qui est globalement une œuvre divertissante, ne vaut pas "Le Sabre Infernal".

On retrouve pourtant toujours le même soin apporté aux décors, mais bizarrement il ne se dégage aucun onirisme d’eux, aucune ambiance proche du fantastique qui est la marque des grands films de Chu Yuan, sans doute est-ce du au fait qu’il ne s’y attarde pas. Dans ses meilleurs films, le décor est presque un personnage à lui tout seul, et symptomatique de l’âme de ses personnages. Par ailleurs, tout comme l'épisode très "Alice aux pays des merveilles" des répliques en miniatures de "Swordsman And Enchantress" était sous-exploitée, l'idée du "1000 visages" n'est exploitée qu'en tant que gimmick ou ressort pour un énième rebondissement, alors qu'elle est très chuyuanesque dans l'esprit.
D’autre part, on peut percevoir un certain manque de rigueur avec l’introduction d’un humour de kung-fu comédie, qu’on sait pas très fin, qui est surtout visible à l’apparition assez tardive du personnage de Lo Lieh, qui joue un tueur à gages peu soucieux des bonnes manières ou de pudeur (il prend un bain en pleine rue bondée !). Si on devait comparer le dyptique "Le Sabre Infernal"/"Pursuit of Vengeance", avec un autre dyptique dans la carrière de Lo Lieh, ce serait "Les Exécuteurs de Shaolin"/"Clan of the White Lotus". Si "le Sabre Infernal" et "les Exécuteurs de Shaolin" sont des œuvres sérieuses et thématiquement riches, les deux autres films sont des suites divertissantes, mais moins rigoureuses dans leur récit, avec comme point commun un final où Lo Lieh montre son postérieur. La lourdeur de l’humour est tout de même bien moins pesante que dans les films de Sammo Hung, n’exagérons rien.

On a plaisir de retrouver Ti Lung avec les BGM si typiques accompagnant son sabre hachoir à chaque fois qu’il l’actionne, mais moins le partenaire qui lui est accolé, Tony Liu. Ce dernier qui a été lancé avec grands espoirs à la fin des années 70 par une Shaw Brothers sur le déclin, apparut dans plusieurs films de Chu Yuan, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que contrairement à Ti Lung, Yuen Wah, Derek Yee, Cheng Li, Ling Yun ou Lo Lieh, il rentre beaucoup moins bien dans l’univers du cinéaste adaptant Gu Long, la faute à une certaine absence d’élégance ou de classe naturelle. Non pas qu’il soit totalement catastrophique, mais il a tendance à en faire trop (ce qui sied mieux à des rôles comme celui de l’eunuque maléfique de "Secret Service Of The Imperial Court"), sa nonchalance affichée ne paraissant pas du tout naturelle, surtout qu’ici, il est souvent employé comme sidekick cherchant à dérider le monolithique Fu Hong-xue (même si comme souvent chez Chu Yuan, les personnages ne sont jamais ce qu‘ils sont aux premiers abords). Parfois, on a même l’impression qu’il imite le jeu d’Alexander Fu Sheng, ce qui ne lui va pas du tout.
Pour ce qui est du niveau chorégraphique, on ne retrouve pas les idées visuelles accrochantes telles que l’échiquier ou les hommes en formation d’idéogrammes du "Sabre Infernal", même si on à droit à une sorte de toile de fer à la fin.

En résumé, un Chu Yuan dans la bonne moyenne, certainement pas au niveau de ses chefs d’œuvres, mais pas encore la pente bis, dont le principal intérêt est de faire revivre Fu Hong-xue.
Anne Saïdi 7/31/2008 - haut

Clan Of Amazons    (1978)
 Un mystérieux bandit, adepte de la broderie, commet des vols et n'hésite pas à crever les yeux de ses adversaires à l'aide d'aiguilles. Le célèbre Lu Xiaofeng (Anthony Lau Wing) est chargé de mener l'enquête pour découvrir qui est ce bandit et l'arrêter.

 Le grand cinéaste plasticien de la Shaw Brothers nous enchante encore avec une œuvre qui rappelle énormément Le "Complot des Clans", et qui dans le cadre du wu xia pian mandarin luxueux et chatoyant, se permet d’y ajouter une ambiance de rue cantonaise populaire , visible jusque dans les langues utilisées (le passage du mandarin au cantonnais, ce qui explique que le film ne doit pas avoir de version cantonaise, sinon les passages où Cheng Li demande quelle langue on parle seraient absurdes). C’est comme si le réalisateur s’était lancé comme défi de faire un mélange de Gu Long et de "House Of 72 Tenants", et il est parvenu à mélanger avec bonheur deux ambiances parfaitement antinomiques.
Même dans ses wu xia luxueux, Chu Yuan nous rappelait qu’il était un réalisateur de comédies, comme par exemple la scène assez gratuite d’Halloween du "Complot des Clans" (quand Ti Lung/Chu Liu-xiang célèbre la fête des morts avec ses assistantes devant une Li Ching apeurée), mais qui ne dénote pas vraiment dans le film, car elle met en relief le caractère malicieux du personnage merveilleusement campé par Ti Lung.
Dans "Clan Of Amazons", le Lu Xiaofeng joué par Tony Liu est un succédané de Chu Liu-xiang, un artiste martial qui s’improvise détective, et d’ailleurs l’acteur essaie d’imiter le jeu de Ti Lung (les mêmes sourires complices, la même malice, le même air d‘en savoir toujours plus que ses adversaires), mais il faut bien avouer que Tony Liu n’a pas vraiment la grâce gestuelle, ni le charme et la suavité de l’interprète favori de Chu Yuan, la faute à un visage et une gestuelle trop raides. Cependant, ne lui jetons pas la pierre, il joue le rôle tout à fait correctement. On retrouve d’autres habitués du cinéma de Chu Yuan : Cheng Li, Yueh Hua, Ling Yun.

Comme souvent avec Chu Yuan, il faudrait 10 paragraphes pour résumer l’intrigue, au vu du nombre de personnages qui entrent et sortent, et des rebondissements perpétuels, dans un récit mené sans la moindre baisse de régime.
Le film s’ouvre sur les exactions d’un mystérieux bandit adepte de la broderie, qui crève les yeux de ses riches victimes avec ses aiguilles et leur vole leurs biens. Lu Xiaofeng est amené à enquêter en compagnie de Cheng Li, et leurs soupçons se portent sur les membres d’une Secte de la Chaussure Rouge (les amazones du titre), entièrement composée de femmes (en théorie).
L’intrigue présente de nombreuses similitudes avec le "Complot des Clans" : outre le clone de Chu Liu-xiang, on y voit un bastion féminin progressivement défloré par le personnage masculin principal, qui y rentre avec les mêmes yeux émerveillés que ceux du cinéaste, un bastion qui a été précédemment infiltré par un homme qui a séduit l’un de ses membres, qui a ensuite trahi ses sœurs (l’originalité de Chu Yuan est de présenter le ver dans le fruit comme étant du sexe masculin, là où on le présente souvent comme féminin), on y trouve aussi un personnage sensé avoir une fonction religieuse (donc chaste), mais qui ne l’est pas. La différence c’est l’absence d’érotisme, du moins visuel, et si on ne connaissait pas le "Complot des Clans" (ou "Intimate Confessions of a Chinese Courtesan"), on ne soupçonnerait même pas une quelconque tension saphique entre les 7 membres de la Secte de la Chaussure Rouge, tant elles paraissent avoir des sentiments purement fraternels. De plus, la chef du groupe s’avère être une femme intègre, et est très loin de la Mère Maquerelle jouée par Betty Pei (il faut dire qu’elle est plus âgée et bien moins séduisante).
Le réalisateur évite toute sensation de redite, dans le défi expliqué plus haut. Durant son enquête, Tony Liu débarque à Canton, et on sent tout de suite que l’atmosphère est différente d’une part à cause de la langue utilisée, mais aussi des habitants : le détective demandera de l’aide à un parrain local, surnommé le Serpent, qui contrôle toute la population locale, fonctionnant en téléphone arabe. Leurs coutumes sont différentes (plus de familiarité dans les gestes) et c’est comme si Chu Yuan filmait Hong Kong aux mains des triades, transposé dans un passé chinois fantasmé.
Formellement, il fait encore des prouesses dans la façon de filmer ses décors fabuleux : la première apparition de Cheng Li sur une balançoire (il aime beaucoup les jeunes filles à la balançoire comme Betty Pei dans le Complot des Clans ou la séductrice de The Bastard) dans des espaces verts, créant comme un halo vert autour de sa comédienne fétiche, la scène où les 7 membres de la Secte Rouge lui lancent un défi dont l’une des épreuves est de les affronter alors qu’elles forment un cercle particulier autour de lui (ont voit plus des étoffes gracieuses s’élancer comme des rubans de gymnaste), le final sur un bateau dans la brume, tout est d’un goût exquis et merveilleusement séduisant pour la rétine. Il y a un très beau travail sur les couleurs, mais pas les couleurs flashy qui font parfois tomber certaines scènes de ses films comme "Web of Death" dans le kitsch. C'est le raffinement qui est le moteur de son style, et on mesure la différence avec le côté pudding trop sucré le la récente "Cité Interdite" de Zhang Yimou.

Chu Yuan mérite encore une fois son titre d’Enchanteur, dans une œuvre complémentaire à son "Complot des Clans", que tous les admirateurs de ce film se doivent de connaître.
Anne Saïdi 7/28/2008 - haut